Skip to content

Sur les traces d'Henry Miller, les lieux du Colosse de Maroussi en Grèce

Henry Miller (1891-1980) a quarante-sept ans et vit à Paris depuis dix ans quand son ami Lawrence Durrell l’invite à Corfou. L’auteur de Tropique du Cancer, interdit aux États-Unis jusqu’en 1964, débarque au Pirée en juillet 1939 et repart fin décembre, rappelé par son ambassade parce que la guerre a commencé. Entre les deux, il aura vu Corfou, Athènes et Maroussi, le golfe Saronique, l’Argolide, Delphes et la Crète. Le Colosse de Maroussi, publié en 1941, est le récit de ces cinq mois, et son titre désigne un homme : Giorgos Katsimbalis, conteur et éditeur de revues installé à Amaroussion, au nord d’Athènes.

Cette page suit ces lieux un par un : ce que Miller y a vu en 1939, ce qui reste sur place aujourd’hui, et ce qui a disparu.

Comment lire le parcours de Miller : un itinéraire daté, pas une carte mythologique

Trois choses à savoir avant de le suivre.

D’abord, l’itinéraire est documenté. Contrairement aux parcours littéraires fondés sur des identifications discutées, presque tous les lieux du Colosse de Maroussi sont nommés par Miller lui-même et se localisent sans débat. L’incertitude ne porte pas sur le trajet, mais sur ce qu’il en reste : la maison où Katsimbalis parlait a été démolie, la taverne du Pirée n’est pas identifiable, la demeure du peintre Ghika à Hydra a brûlé.

Ensuite, Miller n’est pas un guide et ne prétend pas l’être. Il décrit rarement un monument, il déteste ouvertement la ville de Corfou, l’Achilleion et Héraklion, il préfère les gens aux pierres. Ce qu’il apporte, c’est l’état d’un pays en 1939 et une façon de regarder.

Enfin, la date compte. Miller arrive six semaines avant l’invasion de la Pologne et repart sur ordre de son ambassade, quelques mois avant l’entrée en guerre de la Grèce. Le pays qu’il traverse est pauvre, peu visité, sans tourisme de masse. Plusieurs des sites qu’il a vus presque vides comptent aujourd’hui parmi les plus fréquentés de Grèce : c’est le principal écart entre son livre et le voyage qu’on peut faire.

Corfou : où le voyage commence, et comment il s’interrompt

Kalami et la maison blanche des Durrell

Lawrence Durrell et sa femme Nancy sont installés depuis le milieu des années 1930 à Kalami (📍), sur la côte nord-est de Corfou, dans une maison de pêcheurs à laquelle un étage a été ajouté pour eux : la White House. Miller les y rejoint durant l’été 1939. Il s’y baigne, rame jusqu’à une petite chapelle blanche voisine, apprend quelques mots de grec avec Lillis, le fils de Spiro, et se lie avec Karamenaios, le gendarme du village, et Nicola, l’instituteur. Ces noms sont dans le livre ; le lieu est attesté et toujours debout. Le rez-de-chaussée reste la maison de la famille Athenaios, l’étage des Durrell se loue, et un restaurant occupe le bas du bâtiment.

Kanoni, la vieille ville et l’Achilleion

Miller descend aussi vers Kanoni (📍), la pointe qui regarde l’îlot de Pontikonissi, aujourd’hui l’un des points de vue les plus photographiés de l’île, avec les avions qui frôlent la lagune. Il descend en ville chaque semaine et n’y trouve rien à aimer : il décrit une torpeur qui vire le soir à une forme de démence tranquille. La vieille ville, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2007, mérite mieux que ce jugement, mais il dit quelque chose de juste sur les heures creuses de l’après-midi. Il visite enfin l’Achilleion (📍), à Gastouri, le palais construit pour l’impératrice Élisabeth puis racheté par Guillaume II, et le range parmi les pires pièces de pacotille qu’il ait vues. Le palais se visite toujours : lisez la page de Miller avant d’entrer, elle vaut le détour.

Le séjour s’arrête brutalement. L’armée grecque mobilise, le roi rentre à Athènes, les étrangers quittent l’île : Miller embarque à quatre heures du matin au milieu d’un fatras de bagages.

Organisez votre voyage : une agence locale pour un séjour sur-mesure

Athènes et Maroussi : sur les pas du colosse

Syntagma, le Pirée et la rencontre avec Katsimbalis

La rencontre a lieu place Syntagma (📍), un soir, alors que Katsimbalis s’apprête à rentrer à Amaroussion. Miller la classe au niveau de ses rencontres avec Blaise Cendrars et Durrell. Suivent des dîners dans une taverne du Pirée avec le poète Georges Seferis, futur prix Nobel, et le capitaine Antoniou. La taverne n’est pas nommée : c’est le seul point vraiment conjectural du parcours athénien, et il vaut mieux ne pas croire les établissements qui s’en réclament.

Amaroussion : la maison Trianemi, disparue

Katsimbalis (1899-1978) vivait à la limite de Maroussi et de l’ancienne Magoufana, aujourd’hui Pefki (📍), dans une maison de pierre à étage baptisée Trianemi, « les trois vents », par le poète Kostis Palamas, avec cette inscription sur une plaque : « Trianemi, le nombril de l’Attique ». C’est de la grande véranda de cette maison, face à des collines basses et à un moulin, que Miller a entendu le monologue qui a donné son titre au livre. La maison a été démolie et remplacée par un immeuble ; il ne subsiste que l’inscription commémorative, à l’angle des rues Chaimanta et Aisopou (📍). Je préfère prévenir, il n’y a rien à voir sur place, sinon un quartier de banlieue nord tout à fait ordinaire, ce qui est déjà une information sur ce qu’est devenue l’Attique de Katsimbalis.

L’Acropole et la Pinacothèque Ghika

Miller monte à l’Acropole par une chaleur écrasante et s’assied à l’ombre pendant que son compagnon de visite arpente les ruines : la scène résume son rapport aux monuments. Pour retrouver le milieu qu’il a fréquenté, la meilleure étape athénienne est ailleurs : la Pinacothèque Ghika (📍), au 3 rue Kriezotou, dans l’immeuble où le peintre Nikos Hadjikyriakos-Ghika a vécu et travaillé près de quarante ans. Sa maison-atelier est conservée, et les étages consacrés à la génération des années 1930 documentent précisément le cercle de Katsimbalis, Seferis et Ghika dans lequel Miller est tombé. Les autres musées d’Athènes complètent le tableau.

Sur les traces de Colosse de Maroussi

Du Saronique à l’Argolide : Poros, Hydra, Épidaure et Mycènes

Poros, Hydra, Spetses

Le passage du chenal de Poros (📍) est l’un des sommets du livre : Miller décrit la sensation de naviguer entre les maisons, à quelques mètres des façades, comme dans un rêve dont on ne veut pas sortir. Le chenal n’a pas changé : les ferries venus du Pirée y passent toujours au ralenti, à quelques mètres des terrasses. À Hydra (📍), Miller est reçu dans la demeure familiale des Ghika, au-dessus de Kamini : Seferis l’y photographie en 1939. Un incendie a détruit la maison au début des années 1960, le peintre n’est jamais revenu, et il n’en reste que des ruines, propriété privée, visibles depuis le sentier de Kamini. Le groupe pousse jusqu’à Spetses (📍), dernière île du voyage.

C’est le segment le plus exposé du parcours. Poros et Hydra sont deux des trois escales de la croisière d’une journée vendue depuis Athènes : du milieu de la matinée au milieu de l’après-midi, les quais sont saturés et les prix suivent. Dormir sur place inverse complètement l’expérience, et c’est de toute façon la seule façon de retrouver ce que Miller décrit.

Épidaure, la page la plus citée du livre

Miller écrit qu’il n’a jamais su ce que le mot paix voulait dire avant d’arriver à Épidaure. La formule est devenue une citation autonome, reprise partout, souvent sans son contexte : il ne parle pas du théâtre, mais du silence du vallon. Le sanctuaire d’Asclépios (📍) est immense et la plupart des visiteurs ne quittent pas les gradins : le tholos restauré, l’abaton et le stade se parcourent souvent seul, y compris en été.

Mycènes, la tombe et la citerne

À Mycènes, Miller franchit le seuil de la tombe dite d’Agamemnon (📍) et en tire la page la plus intense du livre, puis raconte la descente dans la citerne souterraine, dans le coin nord-est de l’enceinte : trois volées d’escalier, environ 82 marches, sans éclairage aménagé. Elle reste accessible, à condition d’avoir une lampe et de ne pas être sujet au vertige. Les objets, eux, ont quitté le site : les masques d’or sont au Musée national archéologique d’Athènes (📍), étape indispensable du parcours.

Nauplie, Tirynthe, Corinthe

Nauplie sert de base au groupe. Tirynthe (📍), que Miller trouve barbare et oppressante, est à dix minutes de route et reste l’un des sites majeurs les plus désertés du Péloponnèse, alors qu’il partage l’inscription au patrimoine mondial avec Mycènes. Corinthe ferme la boucle vers Athènes. L’ensemble se fait en voiture depuis le Péloponnèse.

Des idées de voyage : Organiser un voyage culturel en Grèce

Delphes et la Crète : les deux extrémités du parcours

Delphes

Delphes (📍) est l’une des étapes du voyage de 1939. Le sanctuaire s’étage sur la pente du Parnasse et se termine par le stade, tout en haut. Le site est devenu l’une des excursions d’une journée les plus vendues au départ d’Athènes : les autocars arrivent en milieu de matinée et repartent en début d’après-midi. Y dormir, ou simplement arriver à l’ouverture, change entièrement la visite. Le musée conserve l’Aurige de Delphes.

Héraklion et Knossos

Miller gagne la Crète en avion, son premier vol, qu’il déteste : l’homme est fait pour marcher et pour naviguer, écrit-il, la conquête de l’air viendra plus tard. Il juge Héraklion confuse et cauchemardesque, admire les Crétois, puis se rend à Knossos (📍). Là, contre toute attente, il défend les reconstitutions d’Arthur Evans, et s’assied sur le trône de Minos, ce qui ne se fait plus : la salle du trône se regarde aujourd’hui depuis une barrière. Knossos est aujourd’hui le site le plus fréquenté de Crète, alimenté par le port de croisière d’Héraklion ; la première et la dernière heure d’ouverture sont les seuls moments respirables en saison. Les fresques et le disque de Phaistos sont au musée archéologique d’Héraklion (📍), à quelques kilomètres.

Phaistos, Gortyne et La Canée

C’est à Phaistos (📍), au-dessus de la plaine de la Messara, que Miller écrit ses plus belles pages crétoises. Rien n’y a été reconstruit, et c’est précisément ce qui lui plaît. Le contraste avec Knossos vaut toujours : une heure de route sépare le site le plus fréquenté de Crète de l’un des plus calmes. Knossos et Phaistos font partie des six centres palatiaux minoens inscrits au patrimoine mondial en 2025. Miller s’arrête aussi à Gortyne (📍) pour lire les lois gravées, et note que l’homme est un animal qui enfreint les lois. Il pousse jusqu’à La Canée, où la maladie le cloue, puis rentre à Athènes par bateau, la radio du bord parlant de la guerre pendant les repas.

Faire le parcours d’Henry Miller aujourd’hui : durée, saison et étapes

L’ordre du livre n’est pas chronologique, mais celui du voyage l’est : Corfou, Athènes et Maroussi, le Saronique, l’Argolide, Delphes, la Crète. Compter deux semaines pour l’ensemble, ce qui reste serré, ou le couper en deux voyages : Corfou seule d’un côté, le bloc Athènes, Îles Saronique, Argolide, Delphes et Crète de l’autre. Corfou et la Crète se rejoignent en avion ; les iles Saroniques, en ferry depuis Le Pirée ; l’Argolide, Delphes et le sud de la Crète demandent une voiture, sans vvraiment d’autres options possibles pour Phaistos et Gortyne.

La saison compte plus que le reste. Miller n’a vu le Péloponnèse et la Crète qu’après septembre 1939, donc hors saison : c’est exactement ce qu’il faut refaire. D’octobre à début décembre, ou d’avril à mai, les sites sont accessibles, la lumière est celle qu’il décrit, et les croisières ne dictent pas le rythme des journées. En juillet et en août, trois étapes seulement se tiennent : Phaistos, Gortyne et Tirynthe, parce que personne n’y va.

Si je devais retirer une étape, ce serait Spetses, la moins documentée du livre. La plus sous-estimée est Tirynthe. Pour la logistique, les transports et les saisons, voir organiser son voyage en Grèce.


Pour aller plus loin
Votre voyage continue