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Sur les traces d'Ulysse, les lieux réels de l'Odyssée en Grèce
L’Odyssée se déroule pour l’essentiel dans un espace grec bien défini : la mer Ionienne autour d’Ithaque, la côte occidentale du Péloponnèse, la Laconie, et quelques points de passage que les marins connaissaient parfaitement. Une bonne moitié du poème ne quitte jamais ce périmètre. Le reste, les Cyclopes, Circé, Calypso, appartient à une géographie flottante que l’Antiquité elle-même n’a jamais su fixer, et que chaque siècle a replacée à sa convenance sur la carte de la Méditerranée.
Cette page rassemble les lieux du poème que l’on peut aller voir aujourd’hui en Grèce : sites archéologiques, grottes, caps, musées. Elle couvre aussi les points du cycle troyen qui touchent le sol grec, l’Odyssée servant de fil conducteur. Un dernier paragraphe évoque les escales situées hors des frontières grecques, en Italie surtout, où la tradition antique a logé l’essentiel des monstres. La plupart de ces sites sont peu fréquentés, certains presque déserts, à deux exceptions près que je signale au passage.
Quels lieux de l’Odyssée existent vraiment ?
La question mérite d’être posée avant de prendre la route, parce que tous les sites de cette page n’ont pas le même statut. Il faut en distinguer trois.
Les lieux attestés d’abord : ils sont nommés par Homère, ils existent, et personne ne discute leur localisation. Pylos, Sparte, le cap Malée, Cythère, Ismaros, Zakynthos sont dans cette catégorie. Le poème s’y appuie sur une géographie que son public connaissait.
Les lieux rattachés ensuite : des sites réels, souvent porteurs d’une couche mycénienne ou d’un culte ancien, que la tradition relie à un personnage sans qu’aucune preuve n’existe. Le palais de Nestor, le Ménélaion, les sites d’Ithaque relèvent de ce niveau. Ce qui est prouvé, c’est qu’un palais du XIIIe siècle avant notre ère se dressait là, ou qu’on y a rendu un culte à Ulysse. Pas qu’Ulysse ait vécu.
Les lieux conjecturaux enfin : le pays des Cyclopes, l’île de Circé, celle de Calypso. Leur identification est un exercice d’interprétation vieux de vingt-cinq siècles. Déjà au IIIe siècle avant notre ère, le géographe Ératosthène raillait la recherche : on trouvera l’itinéraire d’Ulysse, disait-il en substance, le jour où l’on retrouvera le cordonnier qui a cousu l’outre des vents.
Que voir à Ithaque, le royaume d’Ulysse ?
Ithaque concentre le plus grand nombre de sites homériques de Grèce, tous modestes et sans mise en scène. C’est précisément ce qui les rend intéressants : rien n’y est reconstitué pour le visiteur.
La Grotte des Nymphes et la baie de Dexa
Au-dessus de la plage de Dexa, à un quart d’heure de marche de Vathy, la Grotte des Nymphes (Marmarospilia) (📍) passe pour la cachette où Ulysse dissimula les présents des Phéaciens. La caverne est petite et l’éclairage coloré qu’on y a installé n’arrange rien. La baie de Dexa (📍) juste en contrebas, souvent identifiée au port de Phorkys où les Phéaciens déposèrent le héros endormi, est en réalité le meilleur repère du secteur.
La source d’Aréthuse et le domaine d’Eumée
Au sud de l’île, un sentier de trois heures aller-retour descend vers la source d’Aréthuse (📍), où le porcher Eumée menait boire les bêtes d’Ulysse. Je l’ai fait en fin de journée, et c’est la marche qui donne le mieux la mesure du paysage du poème : une pente sèche, sans ombre, dominée par la roche du Corbeau. Le nom d’Aréthuse est celui d’Homère ; les habitants disent Pera Pigadi.
La grotte de Polis et le culte d’Ulysse
Sous Stavros, au bord de la baie de Polis, la grotte de Loizos a livré dans les années 1930, lors des fouilles de Sylvia Benton pour l’École britannique d’Athènes, des trépieds de bronze géométriques et un fragment de masque en terre cuite portant l’inscription Efchin Odyssei, une dédicace à Ulysse datée du Ier ou du IIe siècle avant notre ère. C’est la preuve d’un culte héroïque rendu à Ulysse sur l’île, ce qui n’est pas rien, et ce n’est pas la même chose qu’une preuve de son existence. La grotte ne se visite pas ; les objets sont exposés à la collection archéologique de Stavros (📍).
Le palais d’Ulysse, ou école d’Homère au-dessus d’Exogi
Le site dit École d’Homère (📍), à Agios Athanasios près d’Exogi, porte ce nom depuis le début du XIXe siècle. Fouillé de 1994 à 2011 par l’université de Ioannina, il déploie sur deux terrasses reliées par des escaliers taillés dans le roc les vestiges d’une acropole occupée du Néolithique final à l’époque romaine, avec une citerne souterraine à voûte en encorbellement comparable à celles de Mycènes et de Tirynthe. Le programme de recherche en cours a établi que le complexe hellénistique correspond à l’Odysseion, le sanctuaire d’Ulysse mentionné dans un décret ithacésien vers 207 avant notre ère. Le site est libre d’accès, la vue sur la baie d’Afales superbe, et l’identification au palais lui-même reste une hypothèse.
Aetos, Daskalio et les îles des prétendants
À l’isthme, les ruines d’Alalkomenes (📍) furent baptisées château d’Ulysse par Heinrich Schliemann en 1868 : c’est en réalité une cité antique du VIIIe siècle avant notre ère. Au large, l’îlot de Daskalio (📍 est identifié à l’Astéris où les prétendants tendirent leur embuscade à Télémaque. Les îles voisines, elles, sont nommées par Homère : Céphalonie sous le nom de Samé et Zakynthos sous le sien fournissaient une partie des prétendants. Deux thèses concurrentes placent l’Ithaque homérique ailleurs : à Leucade pour Wilhelm Dörpfeld, dans la péninsule de Paliki en Céphalonie pour Robert Bittlestone.
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Où suivre le voyage de Télémaque dans le Péloponnèse ?
Les chants III et IV envoient Télémaque chercher des nouvelles de son père chez les deux rois qui ont survécu à Troie. Ces deux étapes sont les plus tangibles de tout le parcours.
Le palais de Nestor, à Ano Englianos
C’est le palais mycénien le mieux conservé de Grèce continentale (📍), abrité sous une couverture moderne, à quelques kilomètres de Chora en Messénie. Carl Blegen y a mis au jour dès le premier jour de fouille, en 1939, les premières tablettes en linéaire B trouvées sur le continent : elles nomment le lieu Pu-ro, Pylos. On y suit le plan complet du bâtiment, le foyer cérémoniel de quatre mètres de diamètre au centre du mégaron, l’emplacement du trône, et surtout la salle de bain avec sa baignoire en terre cuite encore en place, celle où les servantes lavent Télémaque au chant III. Le palais a brûlé vers 1200 avant notre ère. Le musée archéologique de Chora (📍) conserve les fresques et le mobilier, ainsi que le matériel des tombes voisines, dont celle du Guerrier au griffon, fouillée en 2015.
La grotte de Nestor et Voidokilia
En descendant vers la baie de Navarin, la grotte de Nestor (📍) s’ouvre sur le flanc du Koryphasion, au-dessus de la plage de Voidokilia. Ses concrétions évoquent des peaux suspendues, d’où la légende qui en fait l’étable de Nélée et de Nestor. C’est la seule étape du parcours réellement menacée par l’affluence : Voidokilia était déjà très fréquentée, et le tournage du film de Christopher Nolan sur place a accéléré le mouvement. Venez tôt le matin, ou hors juillet et août.
Le Ménélaion, au-dessus de Sparte
À cinq kilomètres de Sparte, sur une croupe dominant la vallée de l’Eurotas, le Ménélaion (📍) est le sanctuaire de Ménélas et d’Hélène : des dédicaces au couple ont confirmé l’identification. Les murs à degrés visibles datent du VIIIe au Ve siècle avant notre ère, mais le site conserve aussi les restes d’une résidence mycénienne du XVe siècle. Vingt minutes de sentier depuis la chapelle d’Agios Ilias, aucune signalétique sérieuse, presque personne : la vue sur le Taygète justifie à elle seule la montée.
Mycènes et le retour d’Agamemnon
Mycènes n’appartient pas au voyage d’Ulysse, mais le poème y revient sans cesse : le meurtre d’Agamemnon par Clytemnestre et Égisthe, raconté aux chants XI et XXIV, fonctionne comme le contre-exemple du retour réussi. C’est le seul site majeur du parcours à connaître une fréquentation forte, en milieu de matinée surtout.
Où commence le voyage, et où bascule-t-il ?
La flotte achéenne part d’Aulis (📍), en Béotie, face à l’Eubée, où subsistent les fondations du sanctuaire d’Artémis (📍). Le site est coincé entre une cimenterie et la route, ce qui en dit long sur le sort réservé aux lieux homériques secondaires.
Le vrai point de bascule est ailleurs. Au chant IX, Ulysse contourne le cap Malée (📍) quand la houle, le courant et le vent du nord l’emportent au-delà de Cythère : tout le reste du poème découle de ces deux vers. Ce n’est pas une licence poétique. Les Anciens redoutaient ce passage au point d’en avoir fait un proverbe, rapporté par Strabon : qui double le Malée oublie les siens. La pointe, en Laconie, se rejoint par une route puis un sentier depuis Neapoli Voion, et le vent y souffle toujours aussi mal.
Au sommaire
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Quelques liens pour aller plus loin
- Fiche officielle du palais de Nestor, ministère de la Culture
- Fiche officielle du Nécromantéion de Mesopotamos
- Musée national archéologique d’Athènes, collections mycéniennes
- Le Nécromantéion et la Nekyia, ministère de la Culture
- Fiche cadastrale du site École d’Homère, Exogi
- Rapport de fouilles de l’université de Ioannina à Ithaque
- Association des Amis d’Homère d’Ithaque, sites et fouilles
- Musées de Vathy et collection archéologique de Stavros
- Maronia et le vin des Cicones, vus par travel.gr
- Histoire de Maronia, municipalité de Maronia et Sapes
- Odysseum, ressources sur l’Antiquité, Éduscol
- Série de Podcast : celui que l’on appelle Homère
Sur les trace d'Ulysse en Grèce
Quelles escales du retour se trouvent en Grèce ?
Trois épisodes du retour se situent sur des sites grecs identifiables, ce que les récits populaires du voyage d’Ulysse oublient souvent au profit de la Sicile.
Ismaros et les Cicones, en Thrace
La première escale du retour est un raid, et elle est en Grèce. Le pays des Cicones se situe autour du mont Ismaros et de Maronia (📍), en Rhodope. On y voit les vestiges étendus de la cité antique et, sur les pentes, des pressoirs à raisin taillés dans la roche attribués aux Cicones. Le lien avec le poème est direct : le vin que le prêtre Maron offre à Ulysse est celui-là même qui enivrera le Cyclope quelques chants plus loin. Maronia produit toujours du vin, et reste un des coins les moins parcourus de Grèce continentale.
Le Nécromantéion de l’Achéron, en Épire
Circé envoie Ulysse consulter Tirésias chez les morts, au confluent de l’Achéron et du Cocyte. Le site de Mesopotamos, en Épire (📍), occupe exactement cette position géographique, sous les ruines d’un monastère du XVIIIe siècle. Sotirios Dakaris l’a identifié en 1958 comme l’oracle des morts et l’a aménagé comme tel, avec sa crypte souterraine. L’attribution est aujourd’hui largement contestée : les pièces de catapulte et l’outillage agricole retrouvés sur place ont conduit plusieurs chercheurs à y voir une ferme fortifiée hellénistique. Le lieu vaut la visite pour la crypte et pour le paysage de l’Achéron, à condition de savoir que la salle des morts est peut-être une cave à grain.
Corfou, la Schérie des Phéaciens
Dernière escale avant Ithaque, la Schérie d’Alkinoos et de Nausicaa est identifiée à Corfou depuis Strabon au moins. Aucun vestige mycénien n’y soutient l’hypothèse, et la ville des Phéaciens n’a jamais été localisée. Restent des lieux que la tradition insulaire a chargés de sens : la baie de Palaiokastritsa (📍), où Ulysse aurait touché terre, la plage d’Ermones (📍) pour la rencontre avec Nausicaa, et l’îlot de Pontikonisi (📍), le navire phéacien pétrifié par Poséidon. Ce dernier est le point le plus saturé du parcours, pris dans le flux des excursions et sous le couloir aérien : à voir au petit matin, ou pas.
Ogygie, l’île de Calypso
Deux îles grecques revendiquent Ogygie : Gavdos, au sud de la Crète, qui possède sa grotte de Calypso, et Othoni (📍), au nord-ouest de Corfou. Malte y ajoute Gozo. Aucune de ces identifications ne repose sur autre chose qu’une tradition locale, mais Gavdos, point le plus méridional de l’Europe, offre au moins le bout du monde que le poème décrit.
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Comment faire ce parcours aujourd’hui ?
L’enchaînement le plus logique n’est pas chronologique mais géographique. Athènes pour le Musée national archéologique, qui donne le contexte mycénien, puis la Messénie pour Pylos, la Laconie pour le Ménélaion et le cap Malée, avant de remonter vers l’Argolide et de passer en mer Ionienne par Patras ou Astakos. Comptez huit à dix jours pour cet ensemble, avec deux à trois jours pleins sur Ithaque.
La voiture est indispensable sur le continent : le Ménélaion, Aulis et le cap Malée ne sont desservis par aucun transport public utile. Voir nos conseils pour un road trip en Grèce. Pour Ithaque, l’accès se fait par ferry depuis Céphalonie, Patras ou Astakos, sans liaison directe depuis Le Pirée : voir notre guide des ferries pour les îles grecques.
Mai, juin et septembre sont les bonnes fenêtres. Les sites archéologiques du Péloponnèse sont sans ombre et l’été y est difficile ; les ferries ioniens se raréfient après octobre. La Thrace et l’Épire méritent un voyage distinct : les rattacher au reste ajoute plus de mille kilomètres pour deux étapes.
Un dernier point, qui est aussi une bonne nouvelle : hormis Mycènes, Voidokilia et Pontikonisi, tous les lieux de cette page sont peu ou pas fréquentés. Il n’est pas rare d’être seul au Ménélaion ou à l’École d’Homère un jour de printemps. Pour situer les étapes insulaires, voir notre index du surtourisme des îles grecques.
Quels lieux de l’Odyssée se trouvent hors de Grèce ?
Le voyage commence hors des frontières actuelles, à Troie (📍), sur le site d’Hisarlik en Turquie, fouillé par Schliemann à partir de 1870 et classé au patrimoine mondial. C’est le seul lieu extérieur dont l’existence soit archéologiquement établie.
Tout le reste appartient à la géographie conjecturale, et cette géographie est très majoritairement italienne. L’Antiquité romaine a fixé Circé au Monte Circeo, dans le Latium, dont le nom a peut-être gardé la mémoire ; le pays des Cyclopes au pied de l’Etna, où les rochers d’Aci Trezza passent pour ceux que lança Polyphème ; le royaume d’Éole aux îles Éoliennes, ce qui se comprend quand on a vu les vents y tourner. Le détroit de Messine fait office de passage entre Charybde et Scylla, la Sicile de Thrinacie, l’île des troupeaux du Soleil, et les îlots des Galli, au large de Positano, tiennent le rôle des Sirènes. Les Lestrygons sont placés tantôt à Formia, tantôt en Sardaigne.
Hors d’Italie, on rattache les Lotophages à Djerba, en Tunisie, et Gozo revendique Calypso face à Gavdos et Othoni. Aucune de ces attributions n’est démontrable, et c’est sans doute mieux ainsi. Ceux qui suivent le film de Nolan plutôt que le poème iront pour leur part à Favignana, en Sicile, qui a servi de décor à l’Ithaque du tournage : l’écart avec l’île réelle est instructif.
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